CEREMONY

Jimmy Ruf

Du 9 mai au 15 juin 2019

 

 

 

Pour sa première exposition personnelle à la galerie Valérie Delaunay, Jimmy Ruf, plasticien né en 1980 à Senlis et travaillant et vivant à Bruxelles, donne à voir une vingtaine d’œuvres pour la plupart inédites, photographies et peintures, toutes pièces uniques, qui agrègent, avec une grande rigueur formaliste, les thématiques principales de l’humaine condition et de la vie d’artiste, à savoir la nécessité intérieure, pour reprendre l’expression de Kandinsky, de créer et de témoigner de son rapport au monde, la vanité, la solitude, la morale, la culpabilité, la mort, le sexe ainsi que la religion.

 

Son approche artistique dépouillée est sans concession. Sans pathos, pittoresque ni joliesse vaine, ses œuvres épurées, constituées principalement des mêmes motifs (figures fantomatiques, champignon atomique, plages noires, corps désirants nus, silhouettes humaines corsetées, stèles et monolithes, monuments aux morts constitués de fleurs, individu isolé perdu dans l’immensité environnante…), sont des images figuratives prégnantes et troublantes qui collent à notre rétine car, en même temps que l’artiste s’appuie sur son histoire personnelle ou celle de ses proches, comme avec le polaroid composite A Spell to ward off the darkness (Sex) qui suit via de multiples portraits atomisés la dérive nocturne cathartique d’un même modèle masculin, Jimmy Ruf parvient à partir du détail pour atteindre l'universel et ainsi nous émouvoir, nous interroger, nous surprendre : « L’image qui apparaît, précise le peintre photographe, est un symbole, plus en avant, une relique. De mon point de vue, les images-objets que je crée sont donc des reliques de mes expériences de vies passées, elles sont mises au monde non par égotisme mais par universalisme, ce que j’essaie de produire dans mon travail à travers ces objets sont des idées universelles, partagées par chacun. »

 

Ainsi, à notre époque surmédiatisée multipliant les images de violence, de pornographie et de guerres jusqu’à la nausée, ces images répondant à la « tyrannie de l’immédiateté » (Paul Virilio) visant à alimenter coûte que coûte les chaînes d’info continue, la Toile asphyxiante et autres réseaux sociaux consommant de l’image aussitôt vue aussitôt oubliée, Jimmy Ruf, a contrario, propose des images originales (photographies de famille, prises de vue réalisées par lui-même ou par des connaissances) mais également des images d’images (clichés trouvés, achetés sur des marchés ou bien tirés de magazines anciens…) fonctionnant comme autant de temps suspendus propices à la réflexion, avec pour point nodal le memento mori. « Vanité des vanités, tout est vanité », dit l’Ecclésiaste : nous naissons poussières pour redevenir, passant de la vie à trépas, poussières d’étoiles ou cendres perdues à jamais dans l’immensité du cosmos.

Faisant confiance au regardeur, le plasticien sait aussi cultiver la part de mystère en ne mâchant pas le travail au regardeur, rien ici n’étant sursignifié mais simplement et subtilement suggéré. L’image est mise souvent en relation avec un texte (Der Hagestolz) court, en surimpression, afin de créer une interaction texte-image qui n’est pas redondance mais relais débouchant sur une interprétation de lectures libre ; de même, dans des œuvres en diptyque, telles Ashes to Ashes et Dust to Dust, une image figurative côtoie une grande étendue abstraite noire nous invitant à la contemplation du vide et à la méditation, cet espace neutre étant pour le spectateur moins une surface pour y projeter ses propres fantasmes qu’une invitation, tels un temps mort suggestif ou une respiration bienvenue, à faire le vide ainsi qu’à faire corps avec la photo attenante pour se retrouver soi-même ou a contraire s’y perdre, ce noir profond pouvant également se faire néant ou gouffre abyssal.

 

Tout compte fait, avec une grande économie de moyens, Jimmy Ruf fait le vide autour de lui  pour ne retenir que l’essentiel : la vanité de l’humain, trop humain. Entre figuratif et abstrait, opacité et transparence, solitude et mysticisme, son « minimalisme expressif » dépasse très largement un cadre culturel limité (France, Belgique…) pour nous offrir un champ imaginaire le plus large possible. Et, au-delà d’offrir un plaisir esthétique pour l’œil, cette démarche hautement ambitieuse engendre un univers droit et singulier dont la recherche d’absolu, mi matérielle mi spirituelle, renvoie directement à l’homme, tout entier tendu vers le ciel mais implacablement cloué au sol.

Aussi, pas étonnant que Jimmy Ruf, via notamment deux magnifiques peintures-hommages (16 mars 1955, Antibes) à la technique mixte sur toile, se passionne pour « le prince foudroyé » qu’était Nicolas de Staël (1913-1955) car, au-delà du destin tragique de ce peintre météore du XXe siècle (il meurt à 41 ans en se jetant de la terrasse de l’immeuble où il avait son atelier), on retrouve chez ces deux artistes la foi irrépressible en l’art visant à transcender le réel pour témoigner de notre présence, puissante ou tremblante, au monde.

 

Vincent Delaury

Critique d'art

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