UNCONQUERED

Léa Le Bricomte

Du 31 janvier au 27 février 2019

 

 

Léa Le Bricomte convoque dans ses œuvres les symboles de la guerre et l’esprit des guerriers pour mieux en déjouer les interprétations historiques et morales. Qu’elle détourne des armes en jouets, des munitions en mandala ou des obus en skateboards, il s’agit toujours pour elle d’opérer des déplacements qui renversent leurs significations usuelles dans le sens d’un surplus de vitalité. A contrecourant de leur usage mortifère, la métamorphose esthétique de la lutte armée lui permet en effet d’ouvrir son discours à une anthropologie du conflit martial qui revalorise les notions de spiritualité, de jeu ou d’apparat. Pour cette exposition, deux corpus se concentrent plus spécifiquement sur la transhistoricité du fait guerrier, sur la façon dont il traverse les âges en négociant constamment entre persistances et actualisations. Le premier rassemble trois vidéos réalisées à l’occasion d’une expérience chamanique sur des champs de bataille à Verdun, tandis que le second réunit des pièces inspirées par sa récente résidence en Floride auprès des Séminoles, peuple amérindien dont certains de ses membres servent aujourd’hui dans l’armée américaine. D’une mémoire qui se réactive à une autre qui perdure, Léa Le Bricomte perpétue ici le souvenir de ces combats fantômes qui résistent à l’oubli comme à la colonisation de leurs imaginaires.

 

Le titre de l’exposition, « Unconquered » se réfère à la devise des Séminoles, à la rencontre desquels Léa Le Bricomte est allée lors de sa récente résidence à Miami. Seul peuple autochtone à n’avoir pas signé le Traité de Washington, entérinant la paix avec les Etats-Unis, ils bénéficient du statut particulier d’Amérindiens invaincus. Ces descendants de Creeks et d’esclaves Afro-Américains s’enrôlent néanmoins aujourd’hui dans l’armée US par pure volonté de perpétuer leur tradition guerrière. La synthèse entre tradition et modernité, comme le syncrétisme entre animisme et christianisme qu’ils opèrent aujourd’hui, offrent l’occasion à Léa Le Bricomte d’exploiter les paradoxes de la situation pour créer des objets hybrides, animés de tensions symboliques. Une authentique veste de vétéran orné de plumes d’oiseaux sauvages récoltées dans les réserves (Unconquered), des obus de mortiers couronnés de coiffes en plumes (Guerre de tribus) ou un masque amérindien paré de fléchettes américaines allient ainsi les esprits guerriers de différentes époques, entre techniques artisanales et productions industrielles. Dans leur prolongement, la pièce Dripping Medals, assemblage de médailles du monde entier avec rubans de différentes longueurs, présentées comme autant de coulures de peintures, ironise quant à elle sur le poids des distinctions militaires tout en rendant hommage aux maîtres de l’abstraction américaine, Barnett Newman en première ligne.

 

 Sous leur apparente simplicité, les œuvres de Léa Le Bricomte n’en superposent donc pas moins plusieurs couches interprétatives, qui font lien entre l’esthétique et le politique. Les Spirit Houses prennent la forme de forteresses miniatures réalisées à partir de munitions, associant l’artillerie militaire comme puissance de mort au ludisme du jeu de construction. Inspirées des maisons des esprits thaïlandaises (sanphraphum), abris des génies de la culture animiste, les maquettes détournent une pratique ancestrale pour rappeler le fait militaire aux sacrifices qui sont commis en son nom depuis des générations. L’image du foyer réapparaît également dans une gravure de la Maison-Blanche de la fin du XIXe siècle repeinte au mercurochrome (La Maison rouge), dont la charge critique, plus frontale, vise cette fois les politiques des belligérants contemporains. Elle fait écho au néon rouge Red Line dont la forme — un peigne Afro-Américain aux poings levés — renvoie à une manifestation de résistance, signe d’une reconquête culturelle contre l’invasion impérialiste des Etats-Unis.

 

Léa Le Bricomte présente enfin, et pour la première fois à Paris, trois vidéos extraites du projet Spirits of War, réalisé en collaboration avec l’ethnomusicienne Corine Sombrun, spécialiste reconnue du chamanisme en Mongolie, alors en état de transe cognitive. L’énergie des lieux, comme une empreinte spirituelle des atrocités qui y ont été commises mais aussi des âmes qui y ont été sacrifiées, forme des visions troublantes, qui passent même l’épreuve de la vérification historique. Les actions prennent place dans des paysages abîmés par la guerre, en pleine forêt ou dans les ruines d’un village (plus exactement, au-dessus de fort enfoui de Douaumont, dans la « zone rouge » et dans un abri démoli). Aussi scientifique que rituelle, la séance permet de s’interroger ce qu’il reste des traumas de l’histoire et de leur offrir, entre science et croyance, la possibilité d’une réparation symbolique.


 

 

Florian Gaité

Docteur en philosophie

Critique d’art

Membre de l’AICA

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